Propos recueillis par Veseljko Koprivica
http://balkans.courriers.info/article14026.html
Vjera Begović-Radović est diplômée de la Faculté d’économie dans sa ville natale Titograd (renommée Podgorica en 1992) en obtenant les meilleures notes. Elle a passé son
magistère à la faculté de droit de l’Université de Belgrade, puis son doctorat à la faculté de droit de l’Université du Monténégro où elle enseigne les Bases de la politique économique et
l’Économie monétaire.
Elle est l’auteur de nombreux travaux scientifiques et spécialisés publiés dans des revues locales et internationales. Elle est aussi co-auteur du manuel Bases de la politique économique. Elle a également enseigné le Système économique contemporain à la faculté de Sciences politiques de Podgorica, et à l’Académie diplomatique « Gavro Vuković » le « modèle de la Diplomatie économique ».
Monitor : Madame Begović Radović, vous appartenez à une minorité d’économistes monténégrins qui ont professionnellement et activement résisté à la prétendue économie néolibérale menée par Veselin Vukotić. Que nous dit l’échec de cette économie, depuis Wall Street et Washington jusqu’au Monténégro, sur le rapport entre l’État et le marché, et sur le statut et la réputation de cette économie néolibérale ?
Vjera Begorić-Radović : En ce qui concerne l’économie néolibérale et mon attitude envers celle-ci, vous avez raison, j’ai une position critique depuis son apparition. En fait, au début des années 1980 une doctrine nommée Économie de l’offre est apparue en Amérique et en Grande-Bretagne, doctrine qui a servi de base pour mener la politique macroéconomique dans ces pays. Cette doctrine a été plus tard adoptée aussi par les gouvernements de certains pays à la mi-périphérie et à la périphérie du système capitaliste mondial. Parmi eux, le gouvernement du Monténégro avec Milo Djukanović à sa tête. Derrière l’économie néolibérale se cache une idéologie. Cette idéologie a littéralement rejeté l’intervention de l’État et s’est engagée dans un processus de dérégulation. Le rapport néolibéral, ou l’idéologie totalitaire, a glorifié le marché en lui attribuant un pouvoir qu’il n’a pas, et rejeté toutes les fonctions que l’État, en tant qu’acteur économique, accomplissait avec succès jusqu’alors. Les dirigeants se sont publiquement engagés pour un marché de concurrence libre et non faussée. Le marché libre est une idéologie. La seule situation du marché qui ne leur convient pas est précisément le marché libre car il n’y a pas d’accumulation du capital à l’infini, ce qui est leur objectif premier. Ils ont proclamé la propriété privée pour unique forme efficace de propriété et se sont orientés vers la privatisation et la réduction des taux d’imposition en particulier pour les revenus élevés. Cette idéologie a entraîné la polarisation du monde en créant des peuples, des classes et des individus riches peu nombreux et un grand nombre de pauvres.
M : Pourquoi cet échec ne se voit-il pas au Monténégro ? Est-ce parce que les représentants de l’économie néolibérale sont toujours plus entendus ? Pour eux c’est encore l’État, donc le pouvoir qui est coupable ?
V.B-R : Les représentants de l’économie néolibérale se font toujours plus et trop entendre chez nous, mais les conséquences de leur politique ne peuvent se dissimuler ni s’effacer d’un coup de gomme. Jusqu’à récemment ils ne parlaient que du progrès, de la croissance économique, de l’essor, de la prospérité, mais la réalité les a désavoués. Depuis peu, ils annoncent un taux de croissance négatif, des réductions de salaires, des coupes budgétaire, un accroissement de la dette, du déficit des balances commerciales et des paiements, car l’économie se trouve dans une situation de surchauffe en raison du brusque effondrement de l’afflux de capitaux étrangers. Cela signifie qu’il faut s’attendre « à nous serrer la ceinture ».
M : Est-ce l’échec du mythe du marché qui doit tout réguler signifie qu’il faut désormais revenir à la toute puissance de l’État ou y-a-t-il danger que l’échec de l’économie de marché entraîne le retour de la toute puissance de l’État ?
V.B-R : Tous ceux qui ont des connaissances élémentaires en économie savent que le marché n’est pas un mécanisme des mouvements économiques et sociaux suffisant ni idéal, mais que son fonctionnement entraîne : la création de monopoles, des informations asymétriques, des crises industrielles, des répartitions inégales de la richesse et des effets externes négatifs. Tous ces phénomènes socio-économiques négatifs sont une raison qui justifient une intervention de l’État. De même, le marché agit toujours ex post et l’État ex ante. C’est pourquoi l’État et le marché sont deux mécanismes qui se complètent. Toute glorification de l’un ou de l’autre mécanisme entraîne le déséquilibre de l’économie, ce qui provoque des problèmes dans toutes les sphères de la société. L’économie sociale de marché s’est montrée indubitablement comme la meilleure voie pour conjuguer objectifs sociaux et économiques. En fait, une bonne combinaison du marché et des plans assure un développement dynamique de l’économie et de la société.
M : Pourriez-vous avec un exemple concret commenter la manière dont les conflits d’intérêts au sommet du pouvoir monténégrin empêche d’établir une combinaison rationnelle de l’État et du marché ?
V.B-R : Comme je l’ai déjà dit, les néolibéraux s’étaient prononcés pour le marché et contre l’intervention de l’État dans l’économie, mais lorsque leurs banques et entreprises ont commencé à fonctionner à pertes, c’est avec une incroyable rapidité qu’ils ont demandé à l’État de leur couvrir leurs pertes. La Prva banka a obtenu un crédit intéressant pris sur les réserves de fonds publics. Ensuite, le gouvernement a eu l’idée d’utiliser 40 millions d’euros sur les réserves des banques d’affaires qui sont déposées auprès de la Banque centrale. Ces liquidités servent à renflouer les réserves publiques. En contre partie, des obligations ont été émises pour les banques d’affaires. Personne ne peut contester le fait que l’État s’est comporté comme une « mère » envers la Prva Banka. D’ailleurs les néolibéraux sont bienveillants envers eux-mêmes et ils le montrent en gardant les profits pour eux, et en socialisant les pertes. Les gens d’ici diraient qu’ils sont « avisés et débrouillards ». Cet exemple et beaucoup d’autres montrent que les intérêts privés des dirigeants sont au-dessus de l’intérêts public. Ce comportement empêche incontestablement d’établir une harmonie rationnelle entre l’Etat et le marché.

