Mardi 3 avril 2007
- Par L' Aviseur - Publié dans : POLICE, DOUANE, DROGUES, ARMES - Ecrire un commentaire
Chalchuapa, quartier en perdition de Santa Ana, ville moyenne située à moins de deux heures de la capitale San Salvador. Les rues sont vides et muettes, balayées par une épaisse poussière marronnasse qui n'en finit pas d'infiltrer la voiture. Au volant d'une antique Volvo au pare-brise à moitié défoncé, l'imposant Luis Ernesto Romero, dit "Panza loca" (la "panse folle").

Ancien membre de gang à Los Angeles où il a connu "36 fois la prison en douze ans", l'homme est aujourd'hui un des responsables de Homies Unidos, une association engagée aux Etats-Unis et au Salvador dans la prévention et la réinsertion des maras ou pandillas, ces bandes de jeunes ultraviolents qui ont bouleversé en quelques années le paysage politique et social de toute l'Amérique centrale. "35 000 mareros (membres de maras) rien qu'au Salvador, un meurtre toutes les deux heures... Nous sommes en guerre, et je me compte parmi les survivants !", lâche-t-il avec un soupir d'aise.

La première rencontre a lieu au bout d'un long couloir à ciel ouvert et criblé de balles. Une dizaine de gamins, âgés de 15 à 20 ans, alignés contre les murs d'une cour minuscule inondée de soleil et d'ennui. Regards lourds, signes de la main codés. Leur sourire est cassé. Peu de mots, mais leur visage en dit long.

Tatoués sur le front, le nez, les joues, le cou, toute leur peau s'exprime pour eux. Des petites larmes sur les pommettes, une pour chaque meurtre commis, deux cornes juste à l'extrémité des

sourcils pour signifier que l'on a affaire à un tueur, un misionero ou pistolero, des portraits de femmes aussi sur le torse, des crucifix encore et des couronnes, des couteaux. Surtout, on distingue sur ces corps tagués, comme momifiés, le chiffre "18". C'est leur nom, leur marque de fabrique déclinée à l'encre noire en "XV3", "Eighteen" ou "Dieciocho".

Chafa s'installe au milieu d'une petite pièce vide. Autour de lui, quelques chuchos, les "chiots", autrement dit ses gardes du corps. Contrairement aux autres, les tatouages qu'il porte sont discrets, cachés sous un tee-shirt trop large et une casquette de base-ball vissée sur la tête. Rafael Eduardo de son vrai nom ne tient pas à être repéré. Il est le chef, le leader du gang local estimé à une centaine de membres. Il a 24 ans. Et fait déjà figure d'ancien.

"La mara est une famille, une expérience différente par rapport à ce que nous offre ce pays où tous les cadres sociaux ont volé en éclats, explique-t-il doctement. Elle nous apprend le respect et les règles de solidarité. Nous formons une communauté extrêmement soudée et pratiquons l'entraide systématique en cas de pépin..." Le "pépin", c'est l'ennemi, la mara adverse dont la règle veut que l'on taise le nom. Ces "autres", comme il le glisse, ce sont ceux de la Mara Salvatrucha, encore appelée la "MS" ou "MS 13", avec laquelle la "18" s'affronte dans une lutte à mort pour le contrôle et l'extension d'un territoire. Un conflit irrationnel entre jeunes aux logos antagonistes et dont la principale raison d'être est l'élimination pure et simple du gang concurrent. Aucune rivalité de classe ou différend social, ni argument racial, religieux ou politique. Ici, on tue pour un tatouage, une identité taillée dans la chair, une place dans le groupe.

Chafa reconnaît avoir enterré deux des siens le mois dernier, sans donner la moindre explication. Comme si cette guerre commandait certains silences. Il n'évoquera pas le système de racket extrêmement efficace mis en place par les maras dans les quartiers, les fomaras ou rentas, ces cotisations imposées aux chauffeurs de taxi (1 dollar par jour) et de bus (2 à 10 dollars). Pas plus qu'il ne parlera des vols, des braquages et des kidnappings pour acheter nourriture, téléphones portables, drogue, armes et munitions, payer les avocats pour les mareros incarcérés (600 dollars le cas, 1 500 dollars pour un homicide), soudoyer certains juges, policiers ou matons. Chafa se dit seulement préoccupé par l'atmosphère qui règne dans les établissements pénitenciers depuis que le gouvernement a décidé, à l'automne, de ne plus y séparer les gangs.

En janvier, une mutinerie de quelque 500 membres de la "18" dans la prison Apanteos, située de l'autre côté de cette ville de Santa Ana, a fait 21 morts parmi les détenus. Une hécatombe d'une violence inouïe, à coups de pierres, de bouts de bois et de machettes. "A croire que l'Etat se réjouit de nous voir nous entre-tuer jusqu'au dernier", accuse-t-il. Panza loca écoute. De retour à San Salvador, le responsable de l'association alertera les organisations des droits de l'homme, préviendra les autorités. Mais il sait qu'elles ne l'écouteront que d'une oreille, par "méfiance" vis-à-vis de son association "trop impliquée, selon elles, avec les maras". Officiellement, Homies unidos réunit des mareros qui ont abandonné la violence. Cela n'a pas empêché 16 des 22 membres fondateurs de succomber à une mort violente en un peu plus de dix ans. "On ne quitte jamais vraiment un gang, dit Panza loca, on prend ses distances, c'est tout... sans jamais vraiment renoncer à sa filiation."

Lui-même traîne l'image du deportado, un de ces "déportés" qui débarquent toujours un peu plus nombreux à l'aéroport de San Salvador après avoir été expulsés des Etats-Unis. De 7 239 en 2005, ils sont passés à 13 530 en 2006. Un record.

Comme beaucoup d'autres, Panza loca a reproduit ici ce qu'il avait connu là-bas, à Los Angeles, destination privilégiée de l'émigration salvadorienne et lieu de naissance de la "18" et la "MS". Comme d'autres, il a importé une délinquance différente de celle des bandes traditionnelles qui sévissaient dans les villages et les périphéries des villes salvadoriennes depuis les années 1970. Une culture des gangs, organisée, extrêmement hiérarchisée, qui s'est répandue comme une traînée de poudre avec la fin de la guerre civile, en 1992, lorsque les autorités américaines renvoyèrent leur contingent de réfugiés en situation irrégulière ou impliqués dans les violences urbaines. "Nous avons découvert un pays ravagé par la guerre civile, empreint d'une violence endémique, où les armes circulaient sous le manteau à des prix dérisoires, se souvient Panza loca. Nous étions là, complètement déracinés avec nos fringues made in USA, nos tatouages et notre étrange façon de parler mêlant espagnol, anglais et chicano... Mais aux yeux des jeunes restés ici, nous étions comme des rois."
Maria Santacruz Giralt est psychosociologue. Depuis des années, elle cherche au sein de l'Institut universitaire d'opinion publique de San Salvador à comprendre l'ampleur du phénomène mara. Avec l'aide de Homies unidos, elle a réalisé en 1999 une enquête exhaustive auprès d'un millier de mareros, issus des deux camps (Barrio adentro, éditions Iudop, 2001). Une étude difficile qui demeure une référence sur ce "problème social complexe", comme elle dit, alimenté de façon continue par les expulsions massives de jeunes Salvadoriens.



"La mara n'est pas un paradis, souligne-t-elle, mais un lieu où chacun, pour la première fois, a un fort sentiment d'appartenance." Ils sont jeunes, 20 ans en moyenne, hommes à plus de 80 %. Deux tiers d'entre eux sont allés jusqu'au collège ou au lycée. Tous ou presque reconnaissent avoir consommé de la drogue une à plusieurs fois dans le mois. Près de 40 % affirment avoir rejoint le gang pour le vacil, mot d'argot qui signifie "traîner", "sortir" seul ou en groupe, sans but déterminé. Un quart seulement des interviewés disent avoir fui des problèmes familiaux. Mais quatre sur dix qualifient la relation avec leurs parents de mauvaise. La moitié admettent avoir reçu des mauvais traitements dans le mois et presque autant avoir été témoins de violences domestiques. "Les maras produisent à leur échelle le machisme de la société salvadorienne, poursuit la spécialiste. Elles valorisent la solidarité à l'intérieur, la violence à l'extérieur, la hiérarchie, l'obéissance absolue au chef."

Qu'il s'agisse de "MS" ou de "18", le rite initiatique d'entrée dans le groupe prévoit le passage à tabac du nouveau venu par plusieurs membres du gang. Les filles, en plus des coups, subissent parfois un viol collectif avant d'être généralement enfermées dans un rôle d'objet sexuel. "Leur nombre ne cesse de diminuer, insiste Panza loca. Très souvent, après une rupture amoureuse avec un marero, elles expriment le désir de quitter le gang..., ce qui pose problème. D'ailleurs, certains chefs MS de la capitale ont décidé tout simplement de ne plus les accepter."

L'enquête de Maria Santacruz Giralt révèle que, contrairement aux idées reçues, la pauvreté n'est pas forcément liée au phénomène des maras. Bien que les membres des gangs soient issus pour la plupart d'un milieu précaire, ils ne viennent pas des zones où sévit la plus grande misère. Les gangs sont quasiment inexistants au nord du pays, dans les départements de Chalatenango et Morazan, "deux régions d'une pauvreté extrême, qui ont particulièrement souffert pendant la guerre civile pour avoir été des fiefs de la guérilla, explique la psychosociologue, mais qui ont su maintenir un lien social dans les villages et les quartiers". Comme au Nicaragua voisin. Le nombre de mareros demeure étonnamment faible (à peine quelque 5 000 membres) dans ce pays pauvre parmi les pauvres, victime lui aussi d'une forte émigration vers les Etats-Unis.

C'est bien "la carence sociale, combinée à l'absence des institutions de l'Etat", qui a contribué à l'apparition des gangs violents, souligne Frédéric Faux, journaliste installé à San Salvador et auteur de l'ouvrage Les Maras, gangs d'enfants : violences urbaines en Amérique centrale (éditions Autrement, 2006). La criminalité trouve facilement son combustible dans ce minuscule pays, le plus densément peuplé du continent, où les inégalités paraissent d'autant plus insupportables qu'elles sont visibles à pratiquement chaque coin de rue, avec les barbelés coiffant les murs de protection des habitations, les vigiles armés de fusils à canon scié devant le moindre boui-boui ou station-service. "C'est une sensation étrange de vivre au milieu d'un charnier sans même s'en apercevoir", souligne le journaliste.

Longtemps, les autorités ont laissé faire. Mais en juillet 2003, à grand renfort de communication, le gouvernement Arena (Alliance républicaine nationaliste, droite) met en place un plan de mesures répressives anti-maras surnommé "Mano dura", la "Main dure". L'ancienne guérilla du FMLN (Front Farabundo Marti pour la libération nationale, gauche) venait de remporter les élections municipales, et les hommes forts du pays voyaient dans la "guerre" contre les maras un argument électoral de poids. A la même période, le Honduras adopte une loi "tolérance zéro", calquée sur le modèle mis en place par Rudolph Giuliani, maire de New York. Le Guatemala opte, lui, pour la doctrine du "balai", version tropicale du "Kärcher".

Des milliers de mareros sont arrêtés, poursuivis pour le seul fait d'appartenir à un gang et de porter des tatouages. Près de 95 % des jeunes Salvadoriens incarcérés seront remis en liberté au bout de quelques heures ou de quelques jours faute de preuves attestant de leur participation à des délits. La loi elle-même sera déclarée anticonstitutionnelle par la Cour suprême. Qu'importe. Quelques semaines après avoir remporté la présidentielle, le candidat de l'Arena, Tony Saca, instaurera en août 2004 un nouveau plan intitulé... "Super Mano Dura".

Benjamin Cuellar ne décolère pas. Le directeur de l'Institut des droits de l'homme de la prestigieuse et luxuriante université centro-américaine de la capitale s'insurge contre cette "politique-spectacle", qui "joue avec le feu" et ne s'attaque pas "aux origines sociales de cette délinquance". Comme Maria Santacruz Giralt, il se dit persuadé que la "Mano dura" n'a fait qu'amplifier le phénomène : "Ce plan a contribué à enfoncer les maras dans la clandestinité. Elles se sont radicalisées, professionnalisées, les tatouages ont diminué. En clair, elles se sont rapprochées du crime organisé et des narcotrafiquants, qui sévissent dans la région."

D'après les chiffres officiels, le taux d'homicides est passé de 32,7 % pour 100 000 habitants en 2003 à 57 % pour 100 000 en 2006. La moitié seraient directement liés à la violence des gangs. Les extorsions, elles, ont progressé de 330 %. "C'est simple, explique Benjamin Cuellar, plus les mareros sont en prison et plus les maras ont besoin d'argent pour payer les frais de justice..."

Panza loca reprend le volant. Il roule à travers les rues laminées de San Salvador. Les quartiers se suivent, se ressemblent : Malaga, aux mains du "MS" ; El Carmen, Tchakura, Apopa, Popotlan et Campanera, "MS et 18" ; Soyapongo, surnommée Soyabronx, coulée urbaine de 50 000 habitants en 1970 et d'un demi-million aujourd'hui, "un bloc MS, un bloc 18, un bloc MS, etc.". "Il faut voir d'où ils viennent, dit le guide, pour comprendre pourquoi la vie représente si peu pour eux." Ici, Julio, "MS", 23 ans, vendeur de CD pirates et atteint du sida. Puis, Idjard, dit "Grumpi", le teigneux, six balles dans le corps, "calibre 38". Plus loin encore, Miryam, "18", une pierre tombale tatouée sur le dos au niveau du cou, en souvenir du père de ses deux enfants mort en prison. Road-movie dans les replis de la misère humaine. Balade tragique au coeur d'une jeunesse perdue. "Ils se battent pour un quartier qui ne leur offre rien", glisse Panza loca en garant sa carcasse.

Quartier Mejicanos, rue Montreal, à 100 mètres du centre pénitencier Mariona. Antonio Rodriguez Lopez est un jeune prêtre. "Un homme d'Eglise radical", s'amuse-t-il. Avec une cinquantaine de collaborateurs, il dirige un centre "pour éliminer la violence". Depuis quatre ans, il propose des formations professionnelles et une aide psychologique. Surtout, il permet d'effacer les tatouages par infrarouge ou électrochoc, contre 9 à 10 dollars, "selon la taille".

Un traitement aujourd'hui indispensable pour trouver un emploi au Salvador. "Ils sont deux ou trois à venir chaque jour, raconte le prêtre. Cela paraît peu, mais pratiquement tous ont dû demander la permission au gang avant de venir ici... Il n'est pas facile de faire de la résistance contre la logique des gangs et contre un gouvernement dont la politique essentielle est de répondre à la violence par la violence." Au mur, une longue liste de noms de mareros tombés en 2006. Un autre mur est prévu pour l'année prochaine.


in Le Monde
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