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Nous savons au moins une chose, c’est que tout ce que nous savons n’est pas fiable, pas sûr, avec un taux de crédibilité largement sous les 100 %. Analyser séparément les
mécanismes, les instruments, les dispositifs, ne permet pas de comprendre le sens de toute cette affaire bien complexe. Désigner des coupables, prendre des sanctions, réguler avec l’argent du
contribuable, cela peut passer pour juste ou, à défaut, judicieux, mais si le système est vicié, dans le sens d’un vice d’organisation, mais aussi de comportement humain, alors le système va
poursuivre sa course et faire des dégâts sociaux. D’ailleurs, il en faisait déjà avec par exemple la précarité, la loi Hartz en Allemagne, la fragilité de dizaines de millions d’Européens. Personne
n’y trouvait à redire. Parce que les affaires des élites continuaient, que la croissance était positive, que les classes moyennes n’étaient pas touchées. Mais, maintenant, si on devait paraphraser
le paquet fiscal, on évoquerait le paquet de crises. Le pouvoir d’achat et maintenant la sécurité de l’épargne. Tout y est. Sans compter la récession, le chômage. Le cœur social est touché par le
cyclone financier et les autorités réagissent.
Face à l’impuissance cognitive, une douce méditation se propose. Une réflexion sur le sens de l’économie, de l’existence. Le capitalisme, outil pouvant servir le progrès matériel pour tous, ne fonctionne plus correctement. Les maîtres de la mécréance accusent le capitalisme alors que ce n’est qu’un instrument au service des hommes et conduit par les hommes. Quand une voiture part dans le ravin, faut-il accuser la voiture ou le chauffard ? Ce sera le point de départ de l’allégorie.
Il est question de conduite. Les gens disposent de véhicules. La circulation fait des milliers de morts. Dans les années 1970, avec un parc bien inférieur à ce que nous connaissons, il y avait 15 000 morts sur les routes. Et même un record à 17 000 en 1973 (si ma mémoire est bonne). A ce moment, des mesures de limitation de vitesse ont été prises. Ce phénomène concerne également le Québec. En 1973, 2 200 décès sur les routes, seulement 600 en 2007. En France, nous sommes passés sous le seuil des 5 000, mais c’est encore beaucoup. On ne peut rien y faire. C’est inhérent au système. Juste réglementer, avec des panneaux, des règles, des gendarmes. Le monde de l’automobile est tel que le plaisir de conduire vite et la nécessité aussi font que 5 000 morts sont le prix à payer, sans compter les handicapés à vie, les blessés. Personne ne penserait à limiter la vitesse à 50 km/h. Ainsi se présente le mode de vie occidental et mondial.
Le fonctionnement de l’économie ressemble un peu à celui de l’automobile. Surtout dans le monde de la finance où les opérateurs sont un peu à l’image de ces chauffards de la route qui prennent le maximum de risque pour le plaisir de la vitesse. Ici, c’est pour l’ivresse du profit. Les financiers ont voulu engranger du profit plus vite que ne le permet l’économie réelle. D’où le krach, le carambolage. Dans une certaine mesure, les Fangio de la finance ont embarqué dans leur véhicule des passagers, les uns de plein gré, prêts à parier pour gagner, les autres un peu floués ; on ne leur a pas tout dit, ils ont placé leurs économies dans un véhicule financier sans savoir que ses conducteurs fous allaient verser dans le fossé. Quand ce n’est pas le ravin. Autrement dit la faillite. Mais les pompiers de l’Etat ont décidé de venir en aide aux particuliers accidentés de la finance, voire aux conducteurs de ces mêmes véhicules. Pendant ce temps, le Samu social récupère les suicidés de l’économie réelle, les exclus du système.
Le principe ayant conduit au krach actuel est assez simple, aussi limpide que celui de la circulation automobile. On peut limiter les dégâts routiers et prévenir, plutôt que de sauver les dégâts corporels et psychiques. Le système de la finance a pour l’instant préféré foncer, en espérant, non sans raison, d’être sauvés par la mutualisation étatique et l’armée du salut qui récupère les pauvres. Les accidentés de la route ont aussi droit à la Sécurité sociale. On ne fait pas payer au chauffard le coût de son méfait. Prix en charge par l’assurance. La seule chose que peut faire le système, c’est sanctionner par le tribunal le chauffard dont la mauvaise conduite a été établie. Feu rouge grillé, alcoolémie, conduite à risque, etc. Ce qui a un effet dissuasif, mais restreint. Pour limiter les accidents, il existe aussi un Code de la route, des panneaux routiers, des règles, des gendarmes, des sanctions.
Et pour la finance ? Eh bien disons que ces règles sont assez souples. Et que les autorités ont laissé faire les affaires à haute vitesse de profit. Maintenant, les Etats interviennent. Pour piloter les structures financières plantées dans le fossé, non sans avoir débarqué le pilote. Remplacé par un pilote ayant toutes les garanties de confiance auprès des autorités politiques. Voilà où nous en sommes. Avec les pompiers essayant d’atténuer l’incendie. Tout va se remettre.
Dans ce contexte, la distinction entre régulation et réglementation mérite une réflexion. Réguler, comme un régulateur de vitesse, ou un moniteur d’auto-école avec les doubles commandes, c’est un peu le credo de la social-démocratie. Mais qui peut dire que les régulateurs étatiques sont plus crédibles, plus fiables et mieux formés à la conduite de la finance ? L’exemple du Crédit lyonnais, avec ses gestionnaires publics, prouve le contraire. Les intentions des sociaux-démocrates me paraissent douteuses. N’ont-ils pas quelques velléités de faire de gestion sans assumer les risques du privé ? A l’opposé, les tenants du libéralisme strict et de la dérégulation ont eu le vent en poupe, mais ne la ramènent plus trop par les temps qui courent. Ils ont voulu piloter en hommes de confiance, mais ne méritent plus la confiance. Ils ont voulu déréglementer, un peu comme si on abolissait les limitations de vitesse ; ils ont joué les Senna des circuits financiers. On a vu le résultat. La solution la plus raisonnable, ce serait de réglementer la finance. On évoque un super gendarme de la finance à New York, sous l’égide de la Fed. C’est une piste à suivre. Si on veut une économie saine, comme une conduite automobile sûre, on se doit de limiter les risques et d’édicter un code de conduite de la finance. Ce qui ne va pas sans susciter quelques réticences ; comme pour la voiture, dès qu’on limite la vitesse. Et c’est bien là le choix de société. Faire une économie plus sûre en imposant un code de conduite des affaires financières. Quitte à perdre un peu de croissance, mais en allant plus sûrement, sans ces crises induites par l’ivresse de la conduite, tolérée par les Etats et même encouragée, avec le carburant des épargnants entraîné dans cette conduite à risque dont on voit maintenant le résultat.
Mais la nature humaine prendra sans doute le dessus. C’est si bon de conduire vite, de prendre des risques. On peut douter que le monde de la finance ait décidé
d’abdiquer. C’est comme après un accident de moto. On se calme, et puis un ou deux ans plus tard, on reprend ses vieux réflexes. On peut penser que la finance fera de même quand cet épisode sera
oublié. A moins que la société n’engage un véritable débat de société sur ces questions et sur la manière de conduire l’économie. Telle est l’opportunité offerte par cette crise, une opportunité
qui sera ou ne sera pas prise. Amen !
par Bernard Dugué
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