EXTRAIT
Deux figures du travail au noir
Lina, femme de ménage, au noir par confort
J'évoquerai deux cas très contrastés.
Le premier, c'est celui d'une femme que j'appellerai Lina, ancienne ouvrière, femme d'ouvrier à la retraite et mère de plusieurs fils qui sont eux-mêmes ouvriers. Après avoir travaillé très
brièvement à l'usine, Lina a été pendant longtemps femme de ménage déclarée chez des particuliers, plutôt bien payée en termes de salaire horaire puisqu'elle était particulièrement efficace
et qualifiée et qu'elle
travaillait chez des patrons qui reconnaissaient ses qualités. Lina est d'origine étrangère et une grande partie de sa famille est restée au pays, dont ses parents âgés. Elle a aujourd'hui
cinquante ans, et plus le temps passe, moins elle a besoin d'un statut de travailleur, et plus elle a besoin de temps et d'argent pour pouvoir aller s'occuper de ses parents de l'autre côté
des mers.
Ce point est extrêmement important puisque cela explique comment, après avoir été si longtemps une femme de ménage déclarée, elle en est arrivée à réclamer à ses derniers patrons de
travailler au noir.
Du point de vue de ses droits sociaux, elle est ayant droit de son mari retraité, et pour un certain nombre d'avantages secondaires, elle est ayant droit de ses enfants, en particulier de
l'un de ses fils qui travaille à Air France. Parce qu'elle considère avoir la charge de ses parents âgés, il est extrêmement important pour elle d'avoir droit à des billets d'avion à très bas
tarif.
Ce qui est intéressant, c'est qu'elle est triplement protégée : elle est protégée familialement par ce que Robert Castel a appelé la protection rapprochée – elle a une famille qui est très
proche d'elle. Elle est protégée par l'État puisqu'elle est assurée sociale à la fois au titre de ses emplois déclarés et du fait des droits sociaux acquis par le mariage. Ces droits sociaux
sont infiniment meilleurs que ceux qu'elle a pu retenir de ses trente ans de carrière de femme de ménage. En effet, elle a découvert que bien qu'ayant été payée et déclarée régulièrement,
elle n'avait aucun droit à la retraite, et que, comme elle était à temps partiel, elle n'avait même pas droit à des remboursements de la Sécurité sociale au moment d'un arrêt de travail.
Enfin, elle est également protégée par ce que j'appellerai un paternalisme d'entreprise.
On en arrive ainsi à une situation relative- ment aberrante. Certains avantages sociaux sont liés aux revenus du ménage – dans son cas, son ménage est non imposable, même si elle déclare ses
heures de ménage. En revanche, la convention collective des employés d'Air France exige, pour faire profiter les ascendants de billets d'avion à bas tarif, non pas que ceux-ci disposent de
faibles revenus, mais
qu'ils ne travaillent pas. C'est la raison pour laquelle Lina a exigé de son employeur de cesser d'être déclarée.
Elle est donc passée dans le travail au noir, non sans réticences de la part de son employeuse. L'une et l'autre avaient vu leur confiance dans l'État – ou dans cette émanation de l'État
qu'est la Sécurité sociale –ébranlée par l'absence totale de dédommagement lors d'un arrêt-maladie prolongé.
Françoise, ou la fragilité du travailleur au noir
Le second cas, inversement, donne une idée des difficultés dans lesquelles le travail au noir peut plonger certains salariés. Une autre femme, un peu plus âgée (60 ans), et que j'appellerai
Françoise, a été toute sa vie salariée à temps plein, mais au noir, chez un libraire. Elle est diplômée de l'Université (bac + 4), d'origine populaire, et diffère familialement de la
précédente – elle a élevé seule sa fille, sans
mari ni concubin. Après trente ans de travail au noir chez ce libraire, elle a été licenciée, la librairie ayant fait faillite, et s'est trouvée sans aucun droit puisqu'elle n'avait jamais
été déclarée.
Cette fois, nous sommes à l'autre extrême. Françoise ne bénéficie d'aucune protection rapprochée, n'ayant personne sur qui compter. Elle a été victime de sa croyance dans le fait que ses
patrons libraires étaient aussi ses amis, mais une fois licenciée, elle a découvert que cette amitié n'allait pas très loin. Elle ne bénéficie d'aucune protection patronale légale, non plus
que d'aucune protection publique, ni comme salariée ou ancienne salariée, ni comme ayant droit de qui que ce soit. De plus, se sachant fragile, elle avait acquis un minuscule appartement dans
un quartier riche de Paris, trop petit pour sa fille et elle, qu'elle avait loué. Mais son locataire ne payait pas son loyer, et lorsqu'elle l'assigna au tribunal, elle sentit qu'en tant que
propriétaire pauvre, elle ne disposait d'aucun argument audible socialement. Sa fille finit par la quitter pour se rapprocher de son père et elle s'installa dans cet appartement devenu
insalubre, toujours sans recours.
Françoise s'est donc retrouvée dans le circuit de l'assistance aux pauvres et a ensuite retrouvé du travail dans le secteur peu protégé des services à domicile, comme auxiliaire de vie ou
nounou, plus ou moins déclarée, mais étant donné l'irrégularité de ses emplois, le faible nombre d'heures déclarées et surtout
l'âge auquel elle a commencé sa carrière d'employée déclarée, elle n'a évidemment aucune chance de sortir du cercle vicieux de la pauvreté.
D'un côté, on observe ainsi un cumul de protections dont certaines sont inutiles, voire des dispositifs de lutte anticumul qui poussent les gens à entrer dans le travail au noir, et de
l'autre, un cumul des désaffiliations sans possibilité de recours d'aucune sorte.
Le Travail au noir, une fraude parfois vitale? de Florence Weber, professeur de sociologie à l'Ecole normale supérieure, est publié aux éditions Rue
d'Ulm.